Le Hamac et les Colibris. Roman de Karine BaridonChapitre 24 — La poinçonneuse et moi
Roland Magdane
Le courrier administratif, c'est un jeu : il faut répondre avant de l'avoir reçu !
Jacques Rouxel, Les Shadoks
Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Plus ça rate, plus on a de chances que ça marche. Et les Shadoks pompaient, pompaient.
Avant, je croyais que “tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil”. Mais ça, c'était avant de fréquenter des donneurs de leçons, qui confondent morale et moralité, et finissent par m'interdire de rire.
Alors, je suis passée du rire bête et bruyant au rire intelligent sans sirène. J'ai pris ma petite poinçonneuse pour me moquer gentiment des idées reçues. J'ai fait des petits trous dans les idées toutes faites, qu'on me brandissait comme des passeports… pour laisser passer la lumière.
Si j'exagère ? Un chouïa ! Faut dire qu'à force de me faire taire, j'ai fini par prendre la plume, c'est le plus court chemin pour dire ce qu'on veut… sans se faire bâillonner, vu que, paraît-il, plus personne ne lit.
J'ai pensé : pourquoi avaler des trucs absurdes sans avoir le droit de ne rien dire ? C'est comme les courriers administratifs que je recevais avant de venir à Palmeria. J'étais dans une autre région, je me revois encore à l'époque :
Flashback…
L'administration des Shadoks me redemande 2 ans de preuves, tous les 3 mois. Mais cette fois, en recommandé. Au départ, naïve, je joue le jeu. Ensuite, j'écris que j'ai déjà tout renvoyé, et ce, tous les 3 mois pendant 2 ans. Puis j'attends 2 h qu'une boîte vocale mise sur haut-parleur veuille bien décrocher… Sans succès.
Alors je me déplace. On me dit : “On reviendra vers vous.” J'attends et, effectivement, ils n'ont pas menti, le boomerang du logiciel me renvoie, tel un métronome millimétré, le même courrier 3 mois plus tard. Logique ! Plus ça rate, plus on a de chances que ça marche ! Merci les Shadoks, mieux vaut pomper même s'il ne se passe rien, que risquer qu'il se passe quelque chose de pire en ne pompant pas. J'ajoute ça à mon dictionnaire de l'absurde. Administration : machine à faire durer les choses qui ne devraient pas durer. Merci Roland Magdane. Spéciale dédicace de son cru : le courrier administratif, c'est un jeu : il faut répondre avant même de l'avoir reçu !
Je suis patiente. Et diplomate… Jusqu'à finir par en rire ! Alors, je leur demande quoi faire, et je fais tout ce qu'on me demande. Comme chacun se renvoie la balle, je fais le tour de manège des administrations, tout ça pour revenir au point de départ. J'ai gagné un ticket gratuit pour recommencer ! Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?
Du coup, je me bats contre moi-même… pour faire confiance au système informatique que les employés de l'administration utilisent malgré eux. Pleins de bonne volonté, mais totalement démunis et impuissants, ils m'assurent, mais sans me le dire explicitement… que j'ai perdu ! Car ils ne me donnent… aucune réponse.
J'en déduis que je suis victime d'un bug informatique de leur logiciel interne, qui n'a pas relié l'envoi du courrier à la réponse reçue. Splendid ! Ordinateur : cerveau électronique qui reproduit nos erreurs plus vite que nous. Si ça se trouve, ça fait 2 ans que j'envoie 2 ans de preuves tous les 3 mois à 1 boîte postale qui n'existe même pas. Du coup le facteur, écolo, a décidé, vu l'ampleur du courrier, de relayer directement à une usine de papier recyclé !
Alors, à bout de souffle, je finis par en déduire qu'apparemment, le transfert de dossier est incompatible avec le système informatique national. Je rends donc les armes, et arrête d'attendre sans fin de pouvoir transférer ma mini société d'une région à l'autre… Après tout, s'il n'y a pas de solution, c'est qu'il n'y a pas de problème ! Comme dit Pennac : “je fais ce que je peux, dans un monde qui peut peu”. Je jette l'éponge… et le courrier avec. Merci les Shadoks.
Du coup, j'utilise leur principe : botter en touche. Très utile pour expliquer pourquoi je l'ai contourné et je fais ce qu'on m'a toujours demandé de faire : la fermer ! Et cette fois, dans les 2 sens du terme. Je clôture donc ma petite entreprise, et ma bocca, et je la rouvre dans une nouvelle région.
Tout ça pour dire que je suis coincée dans une boucle infinie, jusqu'à ce que mort s'en suive. Je dois avoir une tête à servir de prétexte à un monologue sans fin. C'est mon karma. Vie après vie, j'ai dû en faire “caguer” plus d'un, à trop parler. Alors Dieu s'est dit : “On va lui apprendre à écouter.”
Et il m'a collé le même scénario, avec le Viking. En couple, on partage tout. Surtout ses monologues. Je suis dédiée à servir de prétexte à celui qui s'écoute parler. Et qui a juste besoin d'un support, d'une vague déco à qui s'adresser, pour continuer tout seul. Il faut dire qu'à force de renvoyer 2 ans de preuves tous les 3 mois à un logiciel qui s'en tape le coquillard, je maîtrise mon rôle sur le bout des doigts.
J'écoute son monologue alcoolisé, avec la même bonne volonté polie que celle que j'emploie avec le logiciel de l'administration. Au départ j'essaie de suivre sa logique nébuleuse… Mais au bout d'1 heure, il a descendu 5 bières, sans que je puisse en placer une. Alors bien malgré moi, je réprime les premiers signaux d'impolitesse. Un clignement de cils de plus en plus lent, un léger bâillement répétitif, un dodelinement somnolent de tête, qui pourrait me trahir, mais qui, heureusement, passe totalement inaperçu ! Car mon interlocuteur, trop occupé à discourir avec lui-même, le prend pour un “oui”, et continue sur sa lancée.
Alors, pour ne pas m'endormir, je me concentre ! Sur ce bruit de fond sans fin, qui tourne comme une cassette audio usée, et qui revient en boucle sur elle-même et relance toujours le même disque. Mais, par un effet scientifiquement prouvé, inversement proportionnel à l'intention de départ, je capote plus rapidement que si je comptais les moutons.
D'ailleurs, c'est en voyant ma performance que les gens du cinéma m'ont contactée pour jouer dans un film d'espionnage européen. Docile comme d'habitude, je joue mon rôle à la perfection ! J'écoute pendant des heures et des heures… les enregistrements d'un espion dans les cocktails, pour traquer des indices… Je me tape des mois de monologues alcoolisés dans toutes les langues. Ça m'a fatiguée !
Du coup, pour compenser, ils ne me payent pas de salaire, mais je suis nominée à la cérémonie des Césars, pour avoir de la reconnaissance ! Je reçois l'Oreille d'or du meilleur second rôle.
Mince alors ! Maintenant c'est officiel ! Je suis abonnée à l'écoute illimitée des monologues du monde. La bonne blague ! Orchestrée par Dieu lui-même !
Tout ça pour que j'apprenne enfin l'importance du “m” apostrophe. Ah !!! C'était ça la bonne réponse ! Apprendre à “m'écouter !” Je n'y avais jamais pensé… de peur de paraître impolie !
Ok, je prends 3 décisions fermes… enfin ! 1 – Finie la reconnaissance, je me fais payer. 2 – Quitte à tout perdre, je garde l'ironie. Autant sombrer avec panache ! 3 – Au moins si j'en pleure de rire, au point d'en faire pipi dans ma culotte, ça me fera du bien quelque part !