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Couverture du roman Le Hamac et les Colibris, de Karine Baridon — une femme rousse allongée dans un hamac blanc sur fond turquoise, trois colibris de couleur au-dessus d'elle, et une comète traverse le ciel

Le Hamac et les Colibris. Roman de Karine BaridonChapitre 33 — Réunion au sommet

La Rochefoucauld
On a tous assez de force pour supporter les malheurs des autres.

Pierre Desproges
Je n'ai peur que des gens qui n'ont jamais peur. On peut rire de tout, mais pas avec n'importe qui.

Jacques Rouxel — Les Shadoks
Pour qu'il y ait le moins de mécontents possible, il faut toujours taper sur les mêmes.


Novembre.

Papa repère le danger avant qu'il n'arrive. En situation d'extrême urgence, il débarque tout de suite. Alors, quand il veut vraiment savoir, il m'appelle quand je suis en voiture : impossible d'y échapper.

DRRRRIIINNG Papa — Ma chérie, ça va ton boulot ? Tu es sûre ? Tu as fini à quelle heure ? Tu as encore ramené du travail à la maison hier soir ?

DRRRRIIINNG Papa — Mon amour, t'es sûr que ça va ? Y'a de l'eau dans le gaz avec ton copain ?

DRRRRIIINNG Papa — Tu as une voix fatiguée, tu as encore fini tard ?

DRRRRIIINNG Papa — Tu as travaillé ce week-end ?

DRRRRIIINNG Papa — Il est où votre camping ?

DRRRRIIINNG Papa — On va passer vous voir avec Maman, si tu es d'accord ? Ok on vient vous voir ce soir !

DRRRRIIINNG Papa — On t'a trouvée fatiguée et lui, il a un problème ce garçon, il est fâché avec toute sa famille et il boit trop, un vrai siphon !

DRRRRIIINNG Papa — Bien sûr que tu peux dormir chez nous, tu viens quand tu veux ! Maman t'a préparé sa chambre… ne tarde pas si tu ne dors pas à cause du bruit !

Fin novembre. Après 6 mois d'enfer, je craque. Je dis au patron, pour la 100ᵉ fois, que le logiciel ne marche pas. Mais il continue à me surcharger sans en tenir compte. Cette fois c'est trop, je suis en colère ! Erreur fatale. Crime de lèse-majesté.

Réunion au sommet.

Ça, le sous-chefaillon et Iznogoud, ces 3-là, adorent leur travail. Ils le délèguent tous les jours, et puis ils demandent des comptes. Ça sirote son champagne et s'enorgueillit de faire trimer ses sous-fifres qui boivent du café froid pour tenir les corvées, sur leurs heures sup.

Ça — Dans notre ministraillon, y a 2 types de profils : les chefaillons, qui délèguent les tâches aux sous-fifres et s'en attribuent le mérite. Et les sous-fifres, qui font avancer le travail et ne devraient jamais en savoir plus qu'ils n'en ont besoin, et d'ordinaire, ils n'en savent pas plus. Mais Blanche-Neige cherche à se mêler un peu trop de nos affaires… Nous sommes sur des sièges éjectables. Il faut déployer le plan d'urgence. Une frappe éclair. Pas de survivant. “C'est politique”. C'est bien compris, vous 2 ?

Le sous-chefaillon et Iznogoud opinent — Oui Madame la Ministraillon.

Ça — Bien. La réunion est terminée. Occupez-vous du reste. Je suis pressée. On m'attend pour le cocktail du maire. Je vais lui amener un pot de confiture.

Une fois restés seuls, le sous-chefaillon donne ses ordres à Iznogoud.

Le sous-chefaillon — Nous 2, assurons-nous de conserver nos postes. Léchons les fesses de la chefaillon, c'est un ordre ! Ça ne peut pas gouverner seule. Il faut bien qu'on justifie ses dépenses, on a besoin des subventions pour payer ses 220 jours de déplacements pour nous représenter dans les cocktails. Les sous-fifres servent à Ça, ils sont tous sous-payés et dociles.

Blanche-Neige est sur un poste à risque, elle commence à se rebeller et à faire trop de vagues. On l'a bien exploitée, il est temps de l'expulser. On en a viré combien depuis le début de l'année ? 12 pots de confiture ! On travaille en sous-effectif, c'est pour ça qu'elle a explosé ! Bon, ce n'est pas grave, 1 de plus, 1 de moins, tout le monde n'y verra que du feu ! On ne doit pas se faire choper, faut continuer à toucher les subventions pour toucher nos salaires, alors on lui coupe la tête. C'est bien compris ?

Iznogoud — Oui chef !

Le sous-chefaillon — C'est le moment ! Préparez-moi 1 lettre de convocation au tribunal. On va lui filer un avertissement, pour lui faire passer l'envie de dire en public qu'elle bosse quand je suis en vacances, et de sous-entendre que rien ne fonctionne. Même si c'est vrai qu'on se sert des subventions pour justifier nos salaires, ça ne doit pas nous retomber dessus, sinon on saute ! On va lui faire porter le chapeau de nos décisions foireuses ! C'est bien compris ?

Iznogoud — Oui chef… Si je puis me permettre, chef.

Le sous-chefaillon — Oui, je vous écoute.

Iznogoud — Il faut qu'elle souffre. Elle est déjà à bout. C'est le meilleur moyen pour qu'elle craque. Et qu'on s'amuse un peu. Ce sera distrayant.

Le sous-chefaillon — Parfait. Vous êtes sadique, vous me faites penser à Ça, la reine mère ! Continuez comme ça, vous irez loin !

Iznogoud — Merci du compliment, chef. Je suis à bonne école. Je ferai tout pour garder mon poste. Vous pouvez compter sur moi.

Dimanche c'est Show !

Le journaliste — L'humour est au cœur de ton processus créatif. Pourquoi ?

L'auteure — Vu que dans nos têtes c'est un immense champ de peurs, faut dédramatiser. Certains ont peur de perdre le pouvoir ou l'argent. Moi, de perdre le lien. Le Viking, d'être trahi, humilié…

Le Viking — Faux. Moi, je gère.

L'auteure — Oui. À la hache. Bref, côté angoisses, on est bien équipés. La peur ne manque pas d'imagination.

Le Viking — C'est plutôt ton imagination qui fait peur.

L'auteure — Alors en rire met de l'air quand tout se resserre, remet du mouvement quand tout se fige, décale juste assez pour que la peur arrête de conduire.

Le Viking — Tu conduis très mal quand t'as peur.

L'auteure — Du coup, je préfère conduire en riant que finir passagère clandestine de mes propres angoisses.

Le Viking — C'est vrai. Quand t'es trop sérieuse, c'est tragique.

Le journaliste — Au quotidien, comment commences-tu ?

L'auteure — Comme un enfant : “À quoi vais-je jouer aujourd'hui ?” Je suis mon ressenti. Puis les mots suivent, pour révéler ce qui est déjà là. Je fonctionne en arborescence. Une idée en appelle une autre, bifurque, zigzague, comme un éclair dans le ciel. Et puis d'un coup, paf, il touche la terre.

Le Viking — Donc tu te perds avant d'avoir un éclair de génie.

L'auteure — Voilà, je suis un paratonnerre, je reçois la foudre.

Le Viking — Sans plan, t'as pas peur de te prendre un mur ?

L'auteure — Ben la foudre éclate le mur !

Le journaliste — Tu dis que plus tu es vulnérable, plus tu es libre.

L'auteure — Oui. J'écris pour toucher les gens. Et le seul moyen que j'ai trouvé, c'est d'être moi-même, j'accepte de me tromper, alors je rebondis mieux.

Le Viking — Avant, tu te jugeais beaucoup plus.

L'auteure — Maintenant, je fais confiance. Les idées viennent en faisant. Mes flashs ne viennent pas du mental, il panique trop vite.

Le Viking — Je confirme. Tu paniques pour rien.

L'auteure — Tu finis par déteindre sur moi. J'écris ce que je traverse et j'essaie d'en rire, même quand ça fait mal. Pas d'autocensure. Je refuse d'être formatée.

Le Viking — C'est sûr qu'il n'y en a pas deux comme toi. T'es plus vivante que lisse. Même si tu m'énerves, c'est vrai, t'es authentique.